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Éducation

Eduquer au numérique : comment on fait ?

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À nos experts, nous avions posé la question suivante : « Eduquer au numérique : qui ? ». Soyons honnêtes : nous ne nous étions pas forcément rendu compte de la double lecture possible de notre sollicitation. Nous imaginions parler des acteurs de l’éducation au numérique. Nous avons, pour notre plus grand plaisir, été challengés par plusieurs contributeurs, qui se sont également penchés sur la question des publics.

Au final, les vingt-trois contributions que nous publions ce lundi
forment donc un véritable petit guide (plutôt) complet des enjeux soulevés par la question de l’éducation au numérique. Après nos petites explorations, notamment chez nos voisins anglais, et à l’heure où le ministère de l’Education met sur pied un plan numérique qui devrait être effectif dès la rentrée 2010, nous avions envie de réunir des regards éclairés sur ce thème. D'autant que Jean-Michel Fourgous, député UMP, doit remettre un rapport détaillé sur la question le 15 février.

Nous vous proposons, dans ce billet, un petit « digest » de ce débat.
Nous avons pris le parti de le lier avec quelques-unes des contributions que nous avons repérées sur le web sur ces enjeux : n’hésitez pas à prendre part à la discussion, à nous signaler des liens-pépites que vous auriez dénichés et qui nous auraient échappé …

Qui éduque ?

C’est le cri du cœur d’un acteur de terrain, qui résonne comme un avertissement à toute réflexion angélique sur l’éducation et le numérique. Non, il n’y aura pas, par magie, une génération qui apprendra intuitivement le numérique ; oui, parfois, les fameux « digital natives » en sont de piètres utilisateurs, au point qu’il conviendrait plutôt les rebaptiser « digital naives ».

Ce constat, c’est Jean-Noël Lafargue, prof aux Beaux-Arts et maître de conférences associé à la fac de Paris-VIII, qui le dresse, dans sa contribution au débat RSLN : il résume là les observations contenues dans un billet publié sur son blog en décembre dernier, qui avait largement circulé sur la toile. Il n’est pas le seul à le formuler : Henri Isaac, directeur de la recherche de l’école de commerce de Rouen, pointe exactement le même danger. « La tentation est grande de penser que la génération des « digital natives » n’a plus besoin d’une formation quelconque aux outils numériques, écrit-il. Las, de nombreux professeurs constatent encore qu’une partie des jeunes n’accèdent pas à ces usages. »

Nos deux praticiens de terrain rejoignent là en grande partie
les observations d’une étude belge diffusée au mois de décembre 2009, intitulée « Les jeunes off-line et la fracture numérique : les risques d’inégalités dans la génération des “natifs numériques” » qui avait notamment été repérée par Damien Leloup, du côté du Monde.fr. « Des animateurs de maisons de l'emploi nous ont expliqué que certains jeunes prenaient peur face à un formulaire électronique d'inscription, alors qu'ils passent peut-être dix heures par jour sur le Web à écouter de la musique ou à discuter avec leurs amis », détaillait alors Gérard Valenduc, l’un des coauteurs de l’étude, appuyant exactement la démonstration de Francis Pisani dans cette tribune publiée par RSLN.

Dans ces circonstances, le besoin d’une éducation au numérique renforcée,
via une éducation nationale évidemment placée au centre d’une écrasante majorité des contributions, est encore plus prononcé. Henri Isaac et Jean-Noël Lafargue tirent d’ailleurs une conclusion rigoureusement identique de leurs observations : c’est « à l’école et l’université de prendre en charge cette formation au numérique », écrit le premier. « En tant qu’enseignant, je considère [cela] comme un devoir », revendique le second. « Pour des raisons d’égalité sociale, l’école publique (et gratuite) doit fournir le bagage minimum »complète Christine Balagué, universitaire et co-présidente du think-tank Renaissance Numérique.

Problème ? Aujourd’hui, l’Education nationale se montrerait largement incapable
de mettre en place un enseignement au numérique pertinent. « L’école […] est encore trop démunie pour […] prétendre tenir une place importante dans ce projet », pointe ainsi Bruno Devauchelle, blogueur et chercheur au sein du Cepec, à Lyon. Et d’esquisser quelques explications :  « Elle est démunie [à cause] de son fonctionnement immuable, de son approche frileuse des TIC, de son incompréhension culturelle du phénomène qui se déroule sous ses yeux. »

« Les sachants doivent s’adapter »

Bruno Latour, directeur du MédiaLab de Sciences Po Paris, a lui aussi sa petite idée sur le pourquoi du décalage entre numérique et le système éducatif que l’on observe aujourd’hui : « Le numérique réalise le rêve de Mai 68 d’effacer la barrière entre enseignés et enseignants » et remet en question le « modèle usuel de percolation du savoir à partir de lieux autorisés », écrit-il. Eh oui, vous avez bien lu : un penseur-prospectiviste, pensionnaire de l’un des principaux centres du savoir institutionnalisé en France, n’hésite pas à remettre en question jusqu’à la pertinence même de tels lieux. « Les sachants doivent s’adapter », résume encore Stéphane Hugon, sociologue et enseignant-chercheur à la Sorbonne, quand Nils Aziosmanoff, président du Cube et entrepreneur, n’hésite pas à plaider en faveur d’une « école des sorciers » qui doit « apprendre à penser autrement ».

La tonalité employée le philosophe Bernard Stiegler,
patron de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) du centre Georges-Pompidou, est très proche : « On peut beaucoup apprendre sans passer par des institutions ou des services », affirme-t-il. Mais, là où Bruno Latour prone des solutions passant « par la pratique », à l’image de nouveaux « cours spécialisés […] portant sur des corpus classiques mais complètement renouvelés par le numérique », Bernard Stiegler propose, lui, une solution plus systémique : l’« institution scolaire et universitaire [doit être] réinventée » et doit se donner comme ambition « de former élèves et étudiants à l’ambivalence [suivante] : les technologies numériques sont la pire et la meilleure des choses. »

L’école chamboulée ? Observateur avisé de la grande maison de l’Education nationale, l’inspecteur général Alain-Marie Bassy est visiblement sur la même longueur d’ondes : « La « logique apprenante » de l’Ecole ne saurait s’opposer aux nouvelles logiques sociales. […] Elle doit […] faire sa mue », écrit-il. Enseignant à Polytechnique, Gilles Dowek approuve : l’école doit assurer « l'initiation à une manière de penser radicalement nouvelle », écrit-il.

Vivent les e-scouades ?

Pour illustrer ce dialogue parfois un peu compliqué, nous avons même déniché un mini-scoop. Figurez-vous que Eric Delcroix, blogueur et formateur à l’université de Lille-III, qui avait eu droit aux honneurs des médias (y compris ici) avec sa tentative d’introduction de Twitter dans les cours qu’il prodigue à la fac, s’est fait (un peu) taper sur les doigts pour son initiative : « On m’a fait comprendre que j’aurais dû demander l’autorisation avant de mettre en place ce cours ! », nous dévoile-t-il dans sa contribution.

Pour éviter ce genre de déconvenues, créons donc des « e-corps »,
sorte de forces d’interpositions du numérique, qui iraient, en mobilité, là où on les demande, suggèrent (presque) à l’unission Divina Frau-Meigs, professeur à Paris-III et blogueuse, et Elena Pasquinelli, du groupe Compas. Ces « e-scouades », selon l’expression de Divina Frau-Meigs, seraient « armées d’outils, savoirs et savoir-faire, peuvent accueillir des publics assez différents en âge et en alphabétisation numérique pour leur fournir des menus à la carte d’éducation aux technologies », espère Elena Pasquinelli. « L’internet en fait bien trop pour qu’un seul acteur puisse être désigné comme LE responsable en charge de son éducation », semble justifier Laurent Benzoni.

Que reste-t-il à l’Education nationale et aux pouvoirs publics ?

Repensés voire contestés, lieux de savoirs en particulier et pouvoirs publics plus généralement ne doivent pas pour autant oublier un certain nombre de missions fondamentales à l’ère numérique. « Il faut « civiliser Internet » en multipliant les lieux de savoir authentifiés, avec une labellisation claire », plaide ainsi Emmanuel Hoog, à la tête de l’INA.

A mi-chemin entre missions de labellisation et de certification,
Jean-Christophe Prunet, le président de la FIEEC en charge de l’attractivité des métiers, réclame, lui, un premier pas très concret : « Un module de connaissances de base de l’électronique et du numérique devrait être obligatoire pour tous les élèves du collège. »

Ces missions de base d’une Education nationale « numérico-compatible », cela ne vous rappelle rien ?
« Les enjeux de l’éducation ne changent pas parce que le monde se numérise, mais la numérisation doit permettre de les relever plus efficacement, plus massivement […] », suggère Dominique Sciamma, directeur du département « Système et objets interactifs » à l’école supérieure de design industriel.

« Se comporter convenablement sur la Toile s’apprend, comme la politesse, le respect d’autrui ou les règles élémentaires de protection de soi-même et de ses proches […]. L’important, c’est d’intégrer les spécificités du numérique dans l’éducation », complète Anne-Marie Bardi, ancienne inspectrice de l’Education nationale. « Les nouvelles socialibilités générées par les réseaux sociaux permettent d’aborder avec les élèves l’éducation à la citoyenneté, via des notions comme la liberté, le respect de l’autre », abonde Isabelle Falque-Pierrotin, présidente du Forum des droits sur l’internet.

Qui éduquer ?, ou «  la vie en bêta perpétuelle »

On vous l’avait promis, nos experts se sont également penchés sur la question des publics. « Imaginer que cette éducation ne s’adresse qu’aux élèves, collégiens et lycéens est une vision dépassée, angélique de la formation contemporaine », souligne Marcel Desvergne, qui, avant d’être le fondateur de l’Université de la communication d’Hourtin, fut également instituteur.

« Il est essentiel d’assurer à chacun d’entre nous,
enfants, parents, grands-parents, éducateurs, une éducation permanente au numérique [car] le numérique impacte tout à la fois la socialisation et l’éducation de l’enfant comme les relations au sein des familles », précise Olivier Gérard, chargé des médias et usages numériques au sein de l’UNAF, l’Union nationale des associations familiales.

Le numérique, c’est « la vie en bêta perpétuelle »
conclut Dominique Piotet, président de Rebellion Lab, d’après la formule qu’il a développée dans l’ouvrage « L’alchimie des multitudes », écrit à quatre mains avec Francis Pisani. Conséquence ? « Nous devons nous mettre en sitution d’apprentissage permanent, absorber le fonctionnement de nouveaux outils pas si intuitifs que ça […]. C’est notre affaire en tant qu’individus, mais c’est aussi l’affaire des entreprises qui nous emploient, des vendeurs qui veulent nous vendre leurs produits … » Avant de conclure, plutôt réaliste : « Plus facile à écrire qu'à mettre en oeuvre ... » On en reparlera assurément dans ces colonnes.

>> Et ailleurs sur la toile ...

- « Jusqu’ici les initiatives étaient le fait de « précurseurs » ou de « financeurs » qui permettaient à des projets de voir le jour çà et là sans véritable cohérence ni communication. » ; il convient désormais d'en avoir un « usage raisonné plutôt que par la contrainte » : témoignage d'un enseignant sur le site de la mission du député Jean-Michel Fourgous.

- « En physique, on explique comment marchent une pile et une lampe, ce qui est indispensable pour comprendre tout ce qui est électrique ; en informatique, on pourrait aussi bien expliquer comment deux téléphones portables restent connectés même lorsqu’on se déplace en voiture ou en train, chose qui repose sur des concepts numériques fondamentaux qu’il est possible d’expliquer simplement » Gérard Berry, dans sa leçon inaugurale du collège de France (2008). (lire aussi sur le sujet : Le bon sens informatique de Gérard Berry entre au Collège de France, sur Internet et opinion)

« J'ai décidé pour cette année scolaire de mener une expérience de micro blogging : Twitter, avec une classe de terminale bac pro commerce. Dans ce blog, je décris jour après jour la mise en place et l'application de cette expérience. Je précède mes élèves d'un petit mois dans ma connaissance en Twitter » Carnet de bord passionnant d'une enseignante, à découvrir ici

- Apprendre2point0.ning.com : sur un réseau collaboratif construit notamment autour de Florence Meichel et Olivier Auber notamment,  de nombreuses ressources sur les TIC.

- « Le modèle pédagogique dominant, celui du cours « une heure, un groupe, un programme à transmettre, un prof, une classe, une salle » est encore considéré comme universel, éternel, indiscutable, incontournable. Les TIC ne sont utilisées que dans le cadre de ce modèle pour le conforter et pour aider le professeur dans son travail de transmetteur. On peut l’utiliser pour illustrer une affirmation, pour multiplier les exercices d’application, pour faire plus joli, pour fournir du travail hors cours (devoirs, exercices de remédiation même éventuellement de ce qui n’a pas été « médié »), mais pas pour transformer en profondeur l’acte pédagogique » Les obstacles au développement des TIC à l’école, par Pierre Frackowiak, Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L'éducation peut-elle être encore au coeur d'un projet de société?" (Editions de l'Aube. Mai 2008. Réédition octobre 2009), sur Le Café Pédagogique.

- Informatique, TIC, société et système éducatif : La question de la culture numérique dépasse celle de la culture informatique, un dossier du Café Pédagogique.

- Edit du 4 févrer : un commentateur nous signale le dossier Penser l'école à l'ère du numérique, publié sur le ste skhole.fr. Compte-rendus de conférences ou tribunes : les lectures y sont stimulantes.

Antoine Bayet le 01/02/2010
antoine
Antoine Bayet le 01/02/2010

2 Comments


jgautier

Bonjour,

je me permets de vous signaler le dossier consacré par la revue numérique skhole.fr au même sujet :
http://skhole.fr/node/175

cordialement,

JG.

le 03 February 2010
JulieVanHeers

éducation numérique, comment on fait ? http://ow.ly/18YuW5

le 12 September 2010

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